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C'est peut être une preuve de la richesse de la science-fiction, mais il
faut constater qu'aucun de ceux qui l'écrivent ne sont capables de s'entendre
sur sa définition. Quelles sont les frontières dans lesquelles elle s'inscrit,
quelle ligne exacte la sépare du réalisme, du fantastique, du merveilleux ?
La fiction dite réaliste, telle que je la concois, traite d'événements
qui se situent dans un contexte social peu différent de celui qui existe aujourd'hui,
ou que l'on croit être tel, ou qui a existé à une certaine époque dans le passé.
Mais même le roman le plus réaliste est contruit selon certaines conventions
artistiques, qui font que le temps et l'espace de la fiction réaliste ne sont
pas ceux de la réalité; disons qu'elle entretien avec eux des analogies.
La science-fiction et le fantastique traitent, quant à eux, d'événements qui se
situent dans un contexte social qui n'existe pas aujourd'hui et qui n'a pas
existé dans le passé. Les exemples pourraient include la satire sociale des
Voyages de Gulliver, le surnaturel théologique du Paradis perdu
de John Milton, la prédominance du merveilleux du Seigneur des anneaux
de Tolkien (1950), les extrapolations scientifiques de la Guerre des mondes
de Wells (1898) ou de Rendez-vous avec Rama de Arthur Clarke (1973).
Si l'on s'accorde à voir dans la "fabulation", l'"invention" ou l'"imagination"
trois traits distinctifs de la littérature, la science-fiction est bien de la
littérature, car ces trois traits recouvrent toutes les fictions possibles :
roman, poème, épopée, etc. Pour distinguer la science-fiction des autres "genre",
je dirais que le contexte surréel du récit de S.F. peut raisonnablement dériver
de notre propre environnement auquel auront été apportés les changements
appropriés au niveau de la science et de la technologie. Le changement peut
représenter un pas en avant, comme dans le développement des colonies sur Mars
ou dans la communication avec des formes de vie extraterrestres. Il peut représenter
un pas en arrière, comme dans l'étude de la destruction de notre civilisation par
un désatre nucléaire ou écologique.
La frontière qui sépare la S.F. du fantastique, voire du merveilleux est souvent
indécise, car le fantastique revêt de si nombreuses formes d"expression et son
universalité est telle qu'il peut se glisser partout, il n'est jamais "immobilisé"
dans ses formes extérieures. Le merveilleux peut être considéré comme une
interprétation du monde dans laquelle l'imagination refuse la "raison" et
l'"expérience", il est trés proche de la pensée onirique, il est une technique
de l'impossible et de l'improbable.
Tout au long de l'histoire, la science et la technologie ont évolué et, ce faisant,
elles ont modifié la société. Ces changement ont progressé si lentement dans le
temps et se sont répandus si lentement dans l'espace qu'aucun changement ne pouvait
être ressenti pendant la durée d'une vie humaine. L'histoire de l'homme, si l'on
excepte les bouleversements brutaux dus aux guerres, aux épidémies, aux successions
dynastiques, était considérée comme presque statique.
Le progrès des sciences et des techniques est cumulatif, chaque pas en avant tend
à engendrer une progression de plus en plus rapide. C'est ainsi que la rapidité
du changement, et son impact sur la société, est devenu suffisamment important
être perçu au niveau de la durée d'une vie humaine : le futur est ainsi découvert
pour la première fois. On s'apercoit donc que la S.F. n'a pas pu exiter dans son
véritable sens avent que le concept du changement social au travers des
modifications des niveaux scientifiques et technologiques ne fût apparu.
Cela est clairement apparu avec la Révolution industrielle. Il est donc concevable
de supposer que la science-fiction soit née quelque part aprés 1800, probablement
en Grande-Bretagne, et que sa naissance ait contitué la réponse littéraire à cette
découverte. Brian Aldiss considère que Frankenstein, publié en Grande-Bretagne
en 1818, est le premier véritable récit de science-fiction, et je suis plutôt
d'accord avec lui.
En créant une société qui soit technologiquement différente de celle du présent,
il n'est nul besoin d'en inventer une qui existera un jour réellement. Et une société
qui est improbable sous tous ses aspects peut se révéler tout aussi distrayante et
posséder tout autant de valeur.
Supposer que l'aspect de prédiction de la science-fiction, cette divination du
détail, est la fonction la plus important de la science-fiction ne sert cependant
qu'à trivialiser ce genre littéraire. Ce qui compte dans la science-fiction, c'est
le fait même qui a présidé à sa naissance : la perception du changement au travers
de la technologie.
Depuis que la Révolution industrielle a permis de percevoir clairement le
changement à travers la technologie, le processus s'est constamment accéléré.
C'est ce changement continuel, inévitable, qui, aujourd'hui, est le facteur
dominant de notre société. Aucune décision sensée ne peut être de nos jours prise
sans tenir compte non seulement du monde tel qu'il est mais aussi du monde tel
qu'il sera, ce qui, bien entendu, implique l'existence d'une perception précise
du monde de demain. Ce qui, à son tour, implique que l'être doit peu à peu adopter
de nouvelle structure de pensée. Ce n'est que de cette façon que pourront être
résolus les problèmes cruciaux de notre époque.
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